Un peintre, une valise, et une lumière qui change tout
Le 16 mai 1905, un homme descend du train à Collioure avec son matériel de peinture. Il s'appelle Henri Matisse, il a la trentaine bien tassée, et il vient chercher ici quelque chose qu'il ne trouve pas à Paris : la lumière. Ce qu'il va y découvrir dépasse tout ce qu'il imaginait. Quelques semaines plus tard, le jeune André Derain le rejoint, et à eux deux, sans le savoir encore, ils vont faire de ce petit port catalan le point de départ d'une révolution.
Car Collioure, en plein été, ce n'est pas un décor : c'est une agression de couleur. Les barques bleues et rouges des pêcheurs, les murs ocre, la mer qui vire au turquoise puis au violet selon l'heure, et par-dessus tout cette luminosité catalane si crue qu'elle semble effacer les ombres. Pour deux peintres venus du gris parisien, c'était une bombe.
L'été où l'on a cessé de copier la réalité
Ce qui se joue à Collioure pendant l'été 1905 tient en une idée simple et vertigineuse : et si la peinture n'était plus là pour reproduire ce qu'on voit, mais pour exprimer ce qu'on ressent ? Matisse l'a résumé plus tard d'une formule magnifique : il ne songeait qu'à faire chanter ses couleurs, sans plus se soucier des règles ni des interdits.
Concrètement, le trait se simplifie, le dessin recule, et la couleur passe au premier plan. Pure, posée presque telle quelle sortie du tube, parfois carrément fausse par rapport au modèle : un tronc d'arbre peut devenir rose, une ombre tourner au vert. La fameuse toile de Matisse peinte depuis sa chambre, La fenêtre ouverte, en est l'exemple parfait, tout comme Le séchage des voiles de Derain, où les barques colliourencques deviennent un feu d'artifice.
Et le rythme de travail donne le vertige. En moins de trois mois, Matisse aligne plus d'une quinzaine de toiles, une quarantaine d'aquarelles et une centaine de dessins ; Derain, lui, abat une trentaine de toiles et des dizaines de croquis. Deux peintres en transe, face à un paysage qui les électrise.
Quand Paris cria au scandale (et baptisa les « fauves »)
L'histoire aurait pu rester un secret de vacances. Mais en novembre 1905, ces toiles débarquent au Salon d'automne, à Paris. Le public, habitué à des paysages bien sages, reste médusé devant cette violence de couleur et ces tableaux à l'aspect parfois inachevé. C'est l'indignation.
Au milieu de la salle trônait une petite sculpture d'inspiration classique, presque sage. Le critique Louis Vauxcelles, contemplant ce contraste, aurait lâché une phrase restée célèbre : on aurait dit Donatello au milieu des fauves. Le mot était lancé. Ces « bêtes sauvages » de la peinture allaient devenir, malgré eux, les fauves, et leur manière, le fauvisme. Premier grand mouvement d'avant-garde du XXe siècle, il était né ici, sur les quais de Collioure.
Le chemin du fauvisme : marcher dans les pas des maîtres
Bonne nouvelle pour le voyageur curieux : on peut aujourd'hui refaire le parcours, presque chevalet par chevalet. La ville a installé un peu partout des reproductions des oeuvres, posées très exactement là où Matisse et Derain avaient planté les leurs. On compare alors le tableau et le paysage réel, et c'est un petit choc à chaque fois : oui, c'est bien ce clocher, cette anse, cette barque, mais passés au tamis de leur imagination en fusion.
Le parcours est libre, gratuit et balisé : on flâne à son rythme, de la plage Boramar au pied du clocher emblématique, en passant par les ruelles du Mouré et les abords du château royal. Pour ne rien manquer, l'office de tourisme propose un livret-guide pour quelques euros, et une application mobile permet de faire le tour commenté en toute saison. Comptez une bonne demi-journée si vous aimez vous attarder, et prévoyez de bonnes chaussures : ça grimpe gentiment par endroits.
Petits conseils pour goûter la lumière comme eux
Si vous voulez comprendre ce qui a tant remué Matisse et Derain, il faut viser les bonnes heures. Le matin tôt, la lumière est tendre et les quais encore calmes ; en fin d'après-midi, le soleil rasant met le feu aux façades et au clocher, et l'on saisit soudain pourquoi ils peignaient en rose et en orange. Le milieu de journée, lui, écrase tout d'une lumière blanche : c'est beau, mais moins parlant.
Apportez de quoi croquer, même sans aucun talent : un carnet, quelques crayons de couleur. Tenter de poser sur le papier le bleu d'une barque, c'est la meilleure façon de réaliser à quel point ces deux-là ont vu juste, et osé fort. Et même sans rien dessiner, asseyez-vous simplement face au port un moment : la couleur fait le reste.
Dormir au pays des peintres
On ne visite pas vraiment Collioure, on s'y laisse imprégner. C'est sans doute pour cela que nos quatre appartements portent les noms de peintres qui ont aimé la Côte Vermeille : Cézanne, Derain, Monet et Dufy. Une façon discrète de rappeler que l'on dort ici dans un décor qui a inspiré quelques-uns des plus beaux coups de pinceau du siècle dernier.
Depuis le chemin Saint-Elme, à quelques centaines de mètres de la plage et à une dizaine de minutes à pied du port, on est idéalement placé pour partir sur le chemin du fauvisme dès le matin, puis revenir savourer la lumière de fin de journée depuis la terrasse, plein sud-ouest. Matisse et Derain peignaient le soir tombant sur Collioure ; vous, vous n'aurez qu'à le regarder, un verre à la main. Ce qui, avouons-le, n'est pas le pire des programmes.
Questions fréquentes
Parce que c'est à Collioure, durant l'été 1905, qu'Henri Matisse et André Derain ont mis au point ensemble une nouvelle manière de peindre, fondée sur la couleur pure et l'expression de l'émotion plutôt que sur l'imitation du réel. Présentées à Paris fin 1905, ces toiles donneront naissance au fauvisme, considéré comme le premier mouvement d'avant-garde du XXe siècle.
Le terme vient du critique d'art Louis Vauxcelles. Découvrant ces tableaux aux couleurs éclatantes au Salon d'automne de 1905, à côté d'une sculpture d'allure classique, il évoqua des fauves, c'est-à-dire des bêtes sauvages. La formule, d'abord moqueuse, est restée pour désigner le mouvement et ses peintres.
Le parcours en lui-même est libre, gratuit et accessible toute l'année : il suffit de suivre les reproductions installées dans la ville, là où les peintres ont travaillé. Pour aller plus loin, l'office de tourisme propose un livret-guide payant à petit prix et une application mobile commentée, et des visites guidées sont organisées une bonne partie de l'année.
Comptez environ une demi-journée si vous aimez prendre votre temps, comparer chaque reproduction au paysage et flâner dans les ruelles. Le parcours reste à taille humaine, mais il grimpe un peu par endroits : de bonnes chaussures sont recommandées.




